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Jean Pierre Berlan

En finir avec la gratuité du vivant !
Un texte de Jean-Pierre Berlan, Directeur de Recherche Inra

Une alerte aux députés avant la présentation au Parlement d’une loi qui risque toujours d’instituer l’irréversibilité de la pollution génétique en organisant une apparente coexistence entre plantes OGM et non-OGM. 

En finir avec la gratuité du vivant !
Un texte de Jean-Pierre Berlan, Directeur de Recherche Inra
Prochaine rencontre avec JP Berlan à Marseille le 18 octobre 2008 au Point de Bascule, Marseille.
voir Le Repaire de Marseille

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Une alerte aux députés avant la présentation au Parlement d’une loi qui
risque toujours d’instituer l’irréversibilité de la pollution génétique en
organisant une apparente coexistence entre plantes OGM et non-OGM.
En 1845, le lobby des Fabricants de Chandelles, Bougies, Lampes,
Chandeliers, Réverbères, Mouchettes, Éteignoirs, et des Producteurs de
Suif, Huile, Résine, Alcool, et généralement de tout ce qui concerne
l’Éclairage avaient pétitionné les députés dans les termes suivants :

… Nous subissons l’intolérable concurrence d’un rival étranger placé, à ce
qu’il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux nôtres, pour la
production de la lumière, qu’il en inonde notre marché national à un prix
fabuleusement réduit ; car, aussitôt qu’il se montre, notre vente cesse,
tous les consommateurs s’adressent à lui, et une branche d’industrie
française, dont les ramifications sont innombrables, est tout à coup
frappée de la stagnation la plus complète. Ce rival, qui n’est autre que le
soleil, nous fait une guerre (si) acharnée …

Nous demandons qu’il vous plaise de faire une loi qui ordonne la
fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets,
rideaux, vasistas, oeils-de-boeuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures,
trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de
pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous
nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous
abandonner aujourd’hui à une lutte si inégale.

… Et d’abord, si vous fermez, autant que possible tout accès à la lumière
naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière artificielle, quelle est en
France l’industrie qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ? "
Le lecteur aura reconnu des extraits du pamphlet célèbre de Frédéric
Bastiat, qui ferraillait contre les protectionnistes de son temps. Ce libéral
conséquent avait pressenti le principe économique de notre modernité
néo-libérale, la croissance illimitée, quelqu’en soit le coût : toute activité
gratuite, parce qu’elle lèse le secteur marchand correspondant, devra être
soit interdite soit taxée à son profit.

Les êtres vivants commettent un crime impardonnable : ils se
reproduisent et se multiplient gratuitement. Certains en éprouvent
même du plaisir. Depuis plus de deux siècles, notre société livre à cette
gratuité une guerre longtemps secrète dont la dernière bataille est en
cours.

En 1961, la convention de l’Union pour la Protection des Obtentions
Végétales (UPOV) signée par les six pays fondateurs du Marché Commun
cherche à stimuler la sélection clonale (le remplacement de variétés par
un modèle ou génotype unique produit en autant de copies que
nécessaire, un clone par conséquent) de plantes conservant leurs
caractères héréditaires individuels d’une génération à la suivante (blé,
orge, etc.). Dans ce cas, le facteur génétique n’a pas de prix au double
sens paradoxal que sa valeur marchande est nulle car l’agriculteur le
multiplie à satiété dans son champ, alors que sa valeur sociale est
inestimable. Par exemple, le blé Etoile de Choisy, un clone de l’Inra, a,
après la guerre, révolutionné la culture du blé en France. Cette convention
laisse l’agriculteur libre de semer le grain récolté et tout clone (appelé à
tort “ variété ”) reste une ressource génétique disponible pour poursuivre
le travail de sélection.

La version originale de l’UPOV satisfaisait les sélectionneurs de l’époque,
de grands agronomes agriculteurs passionnés par la plante et travaillant
avec les généticiens/sélectionneurs de l’Inra. Ce système fonctionnait
bien. L’Inra pouvait faire respecter ce qu’il jugeait être l’intérêt public.
Mais maintenant qu’un cartel de fabricants d’agrotoxiques contrôle les
semences, l’Inra ne pèse pas lourd. De plus, les gouvernements successifs
ont mis directement les chercheurs au service de transnationales qui
n’entendent pas se contenter des profits, somme toute modestes, que la
redevance UPOV et la règlementation administrative offrait aux
agronomes-sélectionneurs. Le cartel exige maintenant d’en finir avec cette
injustice de la reproduction gratuite des êtres vivants d’autant plus vite
qu’il se heurte à une résistance populaire mondiale. Son but est de les
stériliser par un moyen quelconque, administratif, règlementaire,
biologique, ou légal.

En 2001, le gouvernement Jospin a pris une mesure inédite de lutte
contre la gratuité de la nature, la "Cotisation Volontaire Obligatoire"
(George Orwell aurait aimé cette expression) pour les semences de blé
tendre. Que l’agriculteur sème le grain qu’il récolte ou qu’il achète des
semences, il doit payer une redevance à l’obtenteur ! Ce dispositif sera
étendu à d’autres espèces. Une commission estimera le prix de cette
marchandise nouvelle, le “droit à semer". Comment, puisqu’il y a pléthore
et donc pas de marché ? Pourquoi pas un “ droit à respirer ” ? On ne
pourra plus dire comme Mme du Deffants au temps de Louis XV : “ On
taxe tout, hormis l’air que nous respirons ”.

On connaît la technique emblématique des industriels des “sciences de la
vie”, Terminator, la production de semences transgéniques dont la
descendance est stérile - le triomphe de la loi du profit sur la loi de la vie.
En 1998, Terminator avait soulevé une vague d’indignation telle que
Monsanto avait dû annoncer qu’il abandonnait cette technique de
stérilisation. En octobre 2005, l’Office Européen du Brevet a accordé le
brevet Terminator dans l’indifférence. Monsanto et ses concurrents/alliés
travaillent d’arrache-pied à cette méthode jamais abandonnée – c’est
l’arme absolu contre la Vie - qui cible en priorité les paysans du Tiers-
Monde – pour les soulager de la faim, nous affirment le cartel et ses
affidés.

En novembre 2004, l’Assemblée Nationale unanime (sauf le groupe
communiste) avait transposé la Directive Européenne 98/44 de soi disant
“brevetabilité des inventions biotechnologiques”. Tout ce qui transgénique
est brevetable (article 4), ce qui, comme le montre l’exemple nordaméricain
mettra fin à la pratique fondatrice de l’agriculture, semer le
grain récolté. Il est piquant que les communistes défendent maintenant
les valeurs libérales – et significatif qu’ils soient seuls à le faire.

La version 1991 du traité de l’UPOV confère à l’obtenteur le “ droit exclusif
de produire, reproduire, conditionner au fins de la reproduction ou de la
multiplication, offrir à la vente sous toute autre forme, exporter, importer,
détenir à une des fins ci-dessus mentionnées du matériel de reproduction
et de multiplication de la variété protégée. ” Par dérogation accordée par
le Conseil d’Etat, l’agriculteur pourra semer le grain récolté.
L’Assemblée Nationale discutera prochainement de la ratification de
l’UPOV 1991 adoptée le 23 février par le Sénat. L’Union Européenne, le
lobby des agrotoxiques et le gouvernement font passer pour une
opération de routine technique la stérilisation légale et gratuite du vivant
au profit d’un cartel de fabricants d’agrotoxiques exemptés dans les pays
industriels des coûts de la mise au point de techniques biologiques
aléatoires de stérilisation comme Terminator ou les Gurts - les méthodes
de restriction de l’utilisation des gènes, la fabrication non pas de plantes
stériles mais des plantes handicapées.

En somme, le gouvernement demande au législateur de créer un privilège
sur la reproduction des êtres vivants. Contre l’intérêt public. Contre celui
des agriculteurs Au profit de producteurs de poisons. Au nom du
libéralisme !
Un privilège incite ceux qu’il lèse à tricher. La prochaine étape sera donc
de créer une police génétique pour le faire respecter. En Amérique du
Nord, Monsanto engage des entreprises de détectives privés pour
débusquer les éventuels “pirates” et offre aux agriculteurs qui voudraient
dénoncer leurs voisins une ligne téléphonique gratuite ( !). En Europe, la
police génétique sera-t-elle privée ou publique ? C’est le choix que la
Commission Européenne et le gouvernement imposeront au législateur.
Est-ce un choix honorable ?

Dans le même temps, la création d’un catalogue alternatif pour les
variétés paysannes dites " de conservation " qui les protégerait de
l’expropriation par le cartel, est au point mort.
Dernière pierre du dispositif gouvernemental, le projet de loi sur la
coexistence entre clones chimériques brevetés et clones traditionnels
organise la pollution génétique. Il s’agit de créer le fait accompli en
accélérant encore la destruction déjà catastrophique de la biodiversité. Il
s’agit d’euthanasier l’agriculture biologique dont le seul tort est d’utiliser la
gratuité de la Nature plutôt que des pétro-intrants marchands ruineux
pour les humains, les sols, l’eau, bref, notre milieu de vie, au moment
même où se ferme la parenthèse d’une pétro-agriculture industrielle
obsolète fondée sur la thermodynamique du XIXè siècle !
Une société totalitaire de délation est en gestation. De vote en vote, de
règlement en règlement, de mesure en mesure, insensiblement, le
législateur est aspiré dans une spirale funeste et détestable dont il ne
voudrait à aucun prix si la propagande du cartel des chandelles
transgénique ne le trompait pas.

Messieurs les Députés, ouvrez les yeux ! Nos libertés sont en danger. Ne
confiez l’avenir biologique de nos enfants et de notre planète aux
fabricants d’agrotoxiques !
Jean-Pierre Berlan
Directeur de Recherche Inra